09 septembre 2007

Sur le rivage

« [...]

- Il va y avoir un revirement du destin non ?

- Excatement, dit Oshima. C'est ce qui fait le sel des histoires :
les retournements de situation, les développements inattendus.
Il n'y a qu'une sorte de bonheur, mais le malheur prend mille formes
différentes. Comme dit Tolstoï, le bonheur est une allégorie,
le malheur est une histoire.

[...]
»

Haruki Murakami, Kafka sur le rivage.

 

 

Prenons une idée non-circulaire qui sent bon la marée. On peut ne pas aimer cette odeur, encore moins l'idée de cette odeur, mais saluer le vieil océan est pourtant la moindre des politesses ; mieux encore : une raison suffisante de se sentir bien, ici et maintenant.

L'appartement de Lambert empestait le poisson, non sans raison. Sur cette île déserte, il mangeait cru, puisqu'on était vendredi. La marée montait moins vite que prévue, une chance pour lire d'avantage, les pieds léchés par l'écume des jours.

Cette île était une corde. Un seul faux-pas sur l'étroite bande de sable, ou sur les vagues minuscules, et c'était la clameur d'un autre monde qui chercherait désormais Lambert désespérément. Ses traçes s'estompaient trop vite pour qu'on puisse remonter la piste qui menait jusqu'à lui.

Il y avait un temps superbe ; c'était un bon prétexte pour être heureux, mais il aurait tout aussi bien pu tomber des sardines et des maquereaux.

De toute façon, ça sentait déjà le poisson.

 

 

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© http://www.ac-nancy-metz.fr

11 juillet 2007

Cosmogonie

« L'existence est si je puis dire insolite par nature, - ou elle n'est pas.
Une boutade, doublée d'un paradoxe, résume son statut :
d'être la seule chose au monde à laquelle
on ne puisse jamais s'habituer. »

Clément Rosset. Principes de sagesse et de folie.

 

 

Une détonation un peu molle, voilà une drôle d'idée pour un big-bang. De ce point d'entrée en matière, purement arbitraire, partit toutes les conjectures sur le devenir. Lambert revenait de ses illusions pour voyager mieux, et conjecturait sur un quotidien apaisé.

 

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04 juin 2007

Contenu/Contenant


« Tel est le misérable secret de Narcisse : une attention exagérée à l'autre. »

Clément Rosset. Le réel et son double.

 
 
« Vous voyez un reflet ?
L'univers n'est pas le miroir de l'esprit.
Rien là-bas
Rien ici
Ne montre notre image.
L'esprit est le miroir de l'univers. »

Franck Herbert. L'incident Jésus.

 

 

L'intensité d'un point à l'horizon attirait l'attention de Lambert. Pour une fois, ce n'était pas Vénus qui faisait son intéressante entre chien et loup. Ce point annonçait un autre temps où Lambert vivrait sans y penser : le triomphe de l'expérience et du hasard.

Aucune carte du ciel n'hypothéquait le prochain mouvement. Il fallait compter sur soi, et/ou plutôt repérer le nombre de reflets dont seule la musique adoucissait les moeurs.

En cherchant des alliés, Lambert s'était longtemps aliéné. Aussi il se replia sur lui même, et fit un saut quantique.

L'archéologie eut son heure de gloire, la prochaine carte sera plus vaste ; jardinier peut-être ?

Lambert était déjà ailleurs. Difficile à dire. La description pouvait pourtant être simple, en suivant l'étoile.

Par dépit, Vénus regarda ailleurs, cette cruche.

 

 

 

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20 mai 2007

Ce soir à Samarcande

« Privée d'immédiateté, la réalité humaine est, tout naturellement, également privée de présent. Ce qui signifie que l'homme est privé de réalité tout court, si l'on en croit là-dessus les stoïciens, dont un des points forts fut d'affirmer que la réalité se conjuguait mal au seul présent. Mais le présent serait par trop inquiétant s'il n'était qu'immédiat et premier : il n'est abordable que par le biais de la re-réprentation, selon donc une structure itérative qui l'assimile à un passé ou un futur à la faveur d'un léger décalage qui en érode l'insoutenable vigueur et n'en permet l'assimilation que sous les espèces d'un double plus digeste que l'original dans sa crudité première. D'où la nécessité d'un certain coefficient d' « inattention de la vie » au sein même de la perception attentive et utile. »

Clément Rosset. Le réel et son double.

 

 

Lambert semblait vivre au ralenti comme pour affirmer l'adhésion aux évènements de sa vie. Dans les moments de désespoirs qui tentent parfois leurs danses macabres, Lambert ne s'enfuyait plus comme autrefois. Pourquoi fuir là où il était sûr d'aller au devant d'une fatale détresse ? Il restait tel qu'en lui même à regarder les vastes paysages récemment conquis sur sa part de ténèbres.

L'orchestre finissait de s'accorder ; moment délicieux et cacophonique qui procurait à Lambert cette sensation merveilleuse d'être parmi nous, ici et maintenant. Il n'y aurait pas d'alexandrins, ni même une histoire immortelle dans l'acte suivant la tragédie de l'acte manqué. Lambert ne serait pas à Samarcande ce soir. Le lapin du siècle.
 
 
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© Arno Fischer. Marlène Dietrich, Moscou, 1964. 
 

08 mai 2007

Fluctuat

« Nous approchions de la nuée. Des noms s'illuminaient. Le ciel s'emplissait de météores politiques et littéraires. Les surprises crépitaient. Les doux bêlaient, les aigres miaulaient, les gras mugissaient, les maigres rugissaient. »

Paul Valéry. Monsieur Teste.



Après la traversé du désert, vint l'étanchement d'une soif aux accents immobiles. Les secondes devinrent le terreau fertile de la contemplation d'un nouveau monde. L'introspection rendaient les oiseaux moins craintifs ; sur les chemins obligatoires de la vie courante, Lambert les voyait par dizaine, plus proches que jamais, s'égayant d'abondance avec la candeur caractéristique dans l'illusion d'un renouveau au quotidien. Le pire n'est jamais certain dans la grande volière-nursery de l'occident. Aussi un cortège de petites joies tombèrent sur leurs plumes comme autant de paillettes d'or et tous les moineaux crurent devenir des phénix assez peu de temps pour y croire.

 

Les courants d'airs envahissaient une ville, un pays, un continent assiégés par le manque. Il faisait tellement froid que Lambert s'enroua au point de devenir un autre. Personne ne le reconnu pendant plusieurs jours, presque physiquement. De ce mutisme forcé apparu une lutte intérieure pour tenter d'exister sans le leurre de la reconnaissance des siens. S'ensuivit une grande quiétude d'avoir toujours à perdre ce qu'on croyait être essentiel ; le pépiement des oiseaux sous un ciel pâle.

 

 

 

 

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08 mars 2007

Éphéméride

« Tu entendras la plupart des gens dire : « À cinquante ans je prendrai ma retraite, ma soixantième année me laissera quitter toute obligation », Et quelle est enfin cette garantie d’une vie plus longue que celle que tu reçois ? Qui souffrira que cela aille selon tes dispositions ? N’as-tu pas honte de te réserver les restes de ta vie et de destiner à la rationalité seulement le temps qui ne peut être employé à aucune tâche ? N’est-il pas fort tard de commencer à vivre au moment où il faut s’arrêter ? Quelle folie d’oublier sa condition mortelle, de remettre à sa cinquantième et soixantième année de saines résolutions et de vouloir commencer sa vie à partir du point où peu de gens sont parvenus. »

Sénèque. De la brièveté de la vie. trad. d'Emmanuel Naya

 


Un rendez vous pour (ne pas) courir à sa perte. Une pensée suraigüe d’une urgence à traiter absolument en dilettante.
 
L’écriture serrée d’un agenda plus ou moins bien rempli laissait  entrevoir du temps pour soi, comme un hymne mortel à la partition irrégulière.

Il suffisait de ce baiser narcissique et d'une seconde supplémentaire : la vie de Lambert devenait ponctuellement infinie.
 
 
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27 février 2007

Cartographie

« La conscience en réalité se trouve prise entre deux contradictions : ou le bien, sommé d'être bon à tout prix, se niera lui-même, ou le bien, plus soucieux de survivre sera provisoirement infidèle à soi. »

Vladimir Jankélévitch

 

 

 De l'autre coté, quelques fous brûlaient leurs vaisseaux.

 

Ici et maintenant, Lambert était le descendant d'un rivage qui épousa des naufragés volontaires.

 

Au beau milieu d'une ville, les lacets défaits, Lambert courba l'échine et fit un noeud marin pour ne pas oublier d'où il venait.

 

Cela impliquait de savoir où il devait se rendre.

 

 

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19 février 2007

Solidification

« Les bonnes idées sont celle qui viennent en marchant... Il existe au monde un chemin sans autre pareil et que nul ne peut frayer, toi excepté. Où mène-t-il ? Ne le demande pas. Suis-le. »

Friedrich Nietzsche

 

 

Le noir et le blanc étaient les couleurs du rêve ; cela permettait à Lambert de faire la part des choses.

Parfois pourtant, les genres se mélangeaient, et un paysage radieux se voyait baigné dans une lumière d'un bleu monochrome, tandis que mille reflet arc-en-ciel rendait superbe un simple verre d'eau.

Par le passé, ces particularités furent effrayantes. Naviguer en eau trouble nous expose à nous même avec l'heureuse destinée de perdre au moins une idiote innocence.

C'est en cela que creuser à mains nues la tombe de ses illusions provoque parfois un éveil, presque douloureux ; un changement de spectre.

Lambert trouvait sa place dans le monde qui existait encore, dans la transparence d'une eau qui s'évapore doucement au soleil. 

 

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© 

 

02 janvier 2007

Pailles et poutres

- Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère ?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
- Tes amis ?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie ?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté ?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !


Charles Baudelaire. L'étranger. (Petits poèmes en prose).
 
 

Toujours cette trajectoire qu’on veut croire dans les nuages, s’effilochant mollement comme la trace d’un avion bien trop rapide pour la rêverie. Invisible mais pas trop, l’animosité tournait en cage, déçue de ne mordre d’avantage Lambert étendu vers le ciel sur son chariot de foin.
 
 
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06 décembre 2006

La décohérence du chat

« C'était Myra... Myra elle même... Myra qui avait recouvré la raison... Myra Guérie ! On eût dit qu'elle descendait  de sa chambre comme d'habitude ! C'était Myra qui nous voyait et que nous ne voyions pas !... Myra invisible ! »

Jules Vernes. Le secret de Wilhelm Storitz.

 

La foule rebondissait sur les murs des artères que représentaient les rues et les couloirs d'une capitale. Des quidams hautement véloces dissuadèrent Lambert de s'arrêter pour dompter un lacet rebelle. La loi implacable de la marée le poussait vers l'avant, au prix de la perte d'une chaussure s'il le fallait. De vecteurs en stimulations, il arrivait fréquemment à Lambert de ne pas se trouver à l'endroit désiré initialement. Un fatalisme de circonstance nappait d'ironie ce trajet presque aléatoire. Lambert prenait cela comme des compléments d'enquêtes, des filatures de sa propre ombre au détour d'une rue ; la poursuite d'un visage qui semblait familier ou avenant ; la récompense d'un sourire, juste pour rire.
 
C'était là une façon d'échapper à l'hermétisme, cette première condition d'un non-état que la modernité nous demandait de chérir en nous invitant d'éviter au maximum les interactions. La décohérence était une déshérence ; l'antithèse du verbe. La résistance de Lambert porta ses fruits par la naissance d'un réseau de transport quotidien. Dans quelques regards vinrent briller toute l'étendue d'une connivence encore muette.
 
De parfaits inconnus pourraient finir par se manquer, à la croisée des chemins d'une semaine ordinaire.
 
 
 
 
 

 

 

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