23 novembre 2006

Odorat

« Le désir mimétique nous fait échapper à l'animalité. Il est responsable en nous du meilleur comme du pire, de ce qui nous abaisse au-dessous de l'animal aussi bien que de ce qui nous élève au-dessus de lui. Nos discordes interminables sont la rançon de notre liberté. »

René Girard. Je vois Satan tomber comme l'éclair.

 


Une étrange odeur de fleur d'oranger persistait dans l'air. Où que Lambert se trouvait, l'odeur semblait le chercher puis s'accrocher à lui, presque violemment. Lambert parvint à fuir en prenant un taxi à la volée. Il imaginait les volutes agrumes à sa poursuite dans la circulation dense avec un rien d'amusement. Il donna au chauffeur une destination au hasard, puis quelques minutes plus tard il s'engouffra dans un café où il n'allait presque jamais.

L'odeur l'y attendait déjà, comme une vieille amie qu'on retrouve autour d'un café crème. Lambert savait pourtant que cette odeur n'était en rien reliée à ses souvenirs. À vrai dire, ce souvenir ne lui appartenait pas, Cette senteur acharnée se trompait de quidam ; Mais il n'y avait aucune alternative.

Il fallut apprivoiser un passé qui était autre et se laisser bercer par des illusions extérieures. Il fallut instantanément  aimer par procuration et pleurer un amour qui n'était pas le sien. Jouer sur le pouce un « souviens-toi », une rédemption, quelques promesses, puis la fleur d'oranger s'en fut allée.
 
L'étrangeté était partie et un manque s'installait presque. Aussi  se replongea t-il un instant dans le souvenir d'une merveilleuse odeur de cannelle venu d'Afrique. Cette double hélice que formait cette épice bouclait une nostalgie passée et peut-être un futur riche en sensations olfactives.Pour braver le destin, Lambert nota dans sa prochaine liste de course de se procurer une bouteille de fleur d'oranger et des bâtons de cannelle.
 
Avec de la chance, son prochain gâteau serait  immangeable.
 
 
 
 
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19 septembre 2006

Mise en demeure

« Oui, Élisabeth, ton parrain est un solitaire et même un corbeau de nuit, au sens de l'affreux mot grec nycticorax. Cela signifie que je parle ou que je coasse dans les ténèbres au fond d'un désert où ne viendront m'entendre que ceux qui se sont éloignés de tous les chemins de la multitude. C'est un bien petit troupeau je t'assure, et si tu es assez audacieuse pour entreprendre ce pélerinage, tu n'auras pas à craindre l'encombrement. [...] »
Léon BLOY. extrait de « A ma filleule bien aimée – Élisabeth de Groux »
 
 
 
Lambert se débarrassait régulièrement d'une grande partie de ses biens matériels. Malgré de louables efforts pour se prémunir contre l'accumulation, il se retrouvait assez rapidement submergé par les preuves inanimées ; une vanité qu'il évacuait cycliquement en même temps qu'une désagréable sensation d'étouffement, sans toutefois prendre le mal à la racine.
 
Le rhizome était pourtant là et regardait Lambert.
 
 
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27 août 2006

La mémoire de l'eau

« Et puis, on ne peut pas vivre deux fois, même si c'est à ma double vie que je me suis attaché »
Jean-Claude Pirotte. Une adolescence en Gueldre.
 
Ce fut loin du monde, dans l'excitation de dangers calculés sur la résistance de l'air ou encore sous une mince voile de polymères que Lambert pouvait dormir sur la tranche tandis que les images tombaient dans le vacarme d'une pluie d'été. D'un bout à l'autre de l'averse, dans l'odeur de chien mouillé, Lambert apercevait parfois une irrigation voisine ; quelques gouttes de l'expérience d'un autre lac étoilé. Ce ciel fut celui de Lambert, le temps d'un destin (extra)ordinaire, le temps de comprendre cent erreurs et quelques paris tenus sur le quotidien avec la ferme résolution de ne plus avoir peur de la couleur tombée du ciel et d'établir dans une humble demeure l'indivisible fraction qui cache la multiplicité du destin en cours.
 
 
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Photos © Voiker 
 
 
 
 

28 mai 2006

Dans le mille (L'art de la question)

« [...] Chaque individu réagit selon des préjugés et des convictions si profondément enracinés en lui qu'il se trouve d'avance conditionné à ne pas les remettre en question. Par conséquent, à celui qui prétend s'ériger en juge, il convient de poser la question suivante : « En quoi avez-vous personnellement été offensé ? » Et le juge, à partir de là, devra commencer à poser ses questions aussi bien vers l'intérieur que vers l'extérieur. [...] »
Franck Herbert. DOSADI.
 
 
Lambert était solidement amarré à ce qui semblait être sa colonne vertébrale. C'était une descente aux enfers personnelle , une spéléologie dominicale, un état sans lieux. Il faisait plus frais ici et la tempête faisait encore rage au bout du compte. Les éclairs faisaient mal aux yeux, mais donnait matière à divaguer. Ces retraites périodiques hors de la boîte avaient un sens mais ne permettaient aucune erreur de chorégraphie. Les vertèbres avaient leur limite, les tempêtes aucune ; il était trop tôt et trop tard pour aimer simultanément les trois états de la matière.
 
 
 
 

21 mai 2006

Multiplicité

« [...] On rêve d'être quelqu'un, et l'on s'aperçoit qu'on est plusieurs ou qu'on est personne. Le Bouddha l'enseignait déjà : toute vie se résout dans la conscience du caractère fictif de notre être. Pour y parvenir, sans doute faudrait-il acquérir d'abord l'art de feindre la normalité, de soutenir son rôle ad nauseam, de persévérer dans le mensonge. ce liant de la vie sociale. [...] »
Roland Jaccard. La Tentation nihiliste.
 
 
Savoir se repérer semblait incongru. Lambert dessinait méthodiquement sa carte d'une étendue désertique qu'on aurait pu appeler une presqu'île en étant optimiste. Les vents convergeaient, avec leurs alphabets innombrables. L'histoire mouvante, sous le sable, crissait comme on pose en société. Le mouvement des dunes indiquait la direction à éviter, pourtant Lambert les suivit de loin.
 
 
 
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17 mai 2006

Hybris

 

« De Grâce, Orlando, quelques pas de plus. Je ne suis pas encore bien sûr d'oser vous comprendre. »
André Gide. Les faux-monnayeurs.

 

 

 
 
 
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Koyaanisqatsi, de Godfrey Reggio.
 
 
 

 

27 décembre 2005

Quai numéro 12

« Le romancier nous montre que la ligne droite est en réalité un cercle qui nous ramène invinciblement sur nous même. »

 

René Girard. Mensonge romantique, vérité romanesque.
 
Ce fut une gare bondée. Sur le quai numéro 12, Lambert était monté dans un wagon à compartiments ; Dans ces espaces clos, l’intime se mêlait aux bagages. Une vieille odeur de poussière très agréable piquait les narines.
 
Le voyage fut longtemps immobile ; une aubaine de panne technique. Quelques inquiets scrutaient par la fenêtre l’esquisse d’un mouvement.
 
En face de Lambert, un Semblable savait comme lui que ce moment n'avait pas de prix. Ses yeux juraient d'allégresse dans la lumière pourtant glauque du compartiment. Il n'en fallait pas plus à Lambert pour se mettre à rêver ; ils ne manqueraient pas leur correspondance, contre toute apparence.
 
 
 


12 décembre 2005

Certitude

« [...] Il annonça, sans se soucier des cervelles altières,

les dernières nouvelles de l’univers [...] »

 

Gaspar Lens. Leila Messina (95).
 
 
Lambert referma le livre-constellation qu’était l’œuvre de Gaspar Lens. Un sentiment de voyage parcourait l’horizon – l’encre pure du ciel était ourlée par les phares du véhicule de Lambert dans une ville éteinte.

Lambert aimait beaucoup cet endroit, cette technopolis morte, où il lisait le plus clair de son temps. C’était l’heure. L’avortement d’une aube rendait la lecture difficile mais sereine. Un carnet à spirale ondulait sous un vent léger et un crayon de bois tentait une évasion.

Assis sur un pont, les ailes pendantes, un ange s’apprêtait à plonger dans les froides eaux de l’oubli, tandis qu’un animal inouï apprenait à lire à sa portée.

« L’imagination n’est pas en cause, tout cela existe peut être, Lambert ! » ; Était-ce l’ange ou l’animal qui s’exprimèrent ainsi ?

La perspective n’était plus la même.

« Peut être » sourit Lambert ; Ce fut la seul chose qu’il nota sur son carnet ce jour là.
 
 
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03 décembre 2005

La-faute-à-pas-de-chance

« Le maître Zen nous dit qu'une idée omniprésente peut être cachée par son omniprésence même – la forêt perdue parmi les arbres. Dans notre comportement quotidien ordinaire, nous sommes totalement égarés, en proie à une idée illusoire du moi. Chaque inclinaison enchanteresse de l'orgueil et de son ego, de la convention et de son maître – le dressage social – conspire à maintenir l'illusion. Le sémanticien l'appelle l'inertie des vieilles prémisses. Et c'est ce qui maintient l'analyse de la conscience à l'intérieur de limites fixes. »

 

Franck Herbert. Destination Vide

 

 

Quelques battements de coeur de trop pour être ignorés ; la connaissance comme troisième genre, (Lambert l'oubliait constamment). La culture de l'inutile se jetait contre les murs du désespoir conventionnel. Lambert voyait quelques craintes dans les regards hallucinés de ses voisins vautrés dans leurs salons télévisuels.


 
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Masaccio et Masolino : Adam et Ève, Chapelle Brancacci, Florence.
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29 novembre 2005

Aurora consurgens

« Prends lui son âme et rends-la lui, car la ruine et la mort d'une chose vont de pair avec l'enfantement d'une autre. Cela veut dire : vide la de son fluide corrupteur et rends-la grosse de son fluide naturel, qui sera sa vie et sa perfection. »

 

Aurora consurgens. d'après une traduction du XVIème siècle.

 

 

Noir au blanc. : la paresse le sauva de la mort. Elle disait :  « tu en es capable ». Quelques défunts raillèrent Lambert en ce lieu. Le sobriquet « Trompe-la-mort ! » lui était chuchoté de manière obscène -c'est à dire solennellement- .

Avaler sa propre langue, même ici, n'aurait pas été décent. Lambert se résigna à ces ricanements, le temps d'une vie.

 

 

 

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